Le Bélial / Le livre de poche SF
Genre: science-fiction (pure et dure!)
Pourquoi ce livre? Parce que Lelf m'a proposé de participer à une lecture commune de celui-ci suite à une remarque que j'avais faite chez Lhisbei. Et je ne pouvais pas résister à une proposition si gentille (surtout que le livre dormait dans ma bibli depuis un petit bout de temps).
RESUME:
Des drogues qui brouillent la réalité et provoquent la conjonction des possibles.
Des perroquets génétiquement améliorés qui jouent En attendant Godot. Des milliardaires qui élaborant des chimères, mi-hommes mi-animaux, pour assouvir leurs pulsions. Des femmes qui
accueillent dans leur ventre le cerveau de leur mari le temps de reconstruire leur corps.
En 18 nouvelles, Greg Egan bâtit son futur en disséquant le présent avec une virtuosité fascinante : nous voici prévenus...
MON AVIS:
C'est toujours difficile de parler d'un recueil de nouvelles. Comment aborder la chose: globalement? Histoire par histoire? J'ai décidé de couper la poire en deux et de vous parler surtout des titres que j'ai préférés.
Axiomatique est un recueil qui arrache le cerveau. L'ignare que je suis a découvert sur ActuSF le terme utilisé pour décrire ce genre de phénomène, le « sense of wonder ». Pour ma part, je préfère celui que j'utilisais jusque là et qui convient mieux à la sensation que j'éprouve à la lecture d'une histoire de SF intelligente: le « vertige ». Le vertige, c'est ce sentiment incroyable qui s'empare de vous quand vous pensez, par exemple, à ce qu'il y avait avant le Big Bang ou à la manière d'envisager le temps dans un trou noir. Ce sont des choses impossibles à saisir, qui font peur et qui éblouissent en même temps. J'avoue que je suis assez accro à cette sensation de vertige qui s'empare de l'esprit quand ce type de réflexions le traversent. La science-fiction me renvoie souvent à celle-ci. Et je dois dire que Greg Egan est un maître en la matière!
Du monsieur, je n'avais lu qu'Isolation, il y a un petit bout de temps maintenant. Le roman en lui-même m'avait plu, mais j'en avais gardé le souvenir d'un monde difficile à saisir, d'une histoire qui semblait quelques fois m'échapper par la difficulté à imaginer et à comprendre l'univers décrit par l'auteur. Du coup, je n'avais pas osé aborder d'autres livres d'Egan, même si j'ai continué à acheter ceux qui croisaient ma route dans les bouquineries.
En débutant ce recueil, j'ai eu peur de me perdre encore une fois dans la complexité des mondes imaginés par Egan. La première nouvelle est absolument incroyable, mais quand même dure à appréhender dans les implications offertes par la possibilité d'accéder à une infinité de choix possibles. En effet, dans L'assassin infini, on se retrouve dans un monde où une drogue permet d'accéder à tous les choix que nous faisons dans d'autres univers parallèles, pour pouvoir choisir l'option nous convenant le mieux. La voilà, la sensation de vertige dont je vous parlais. Elle nous saisit dès les premières pages, et ne nous quitte plus du recueil.
Bon, toutes les nouvelles sont loin d'être exaltantes cela dit. Je me suis même un poil ennuyée pendant Le Coffre-fort, Le P'tit-mignon ou Orbites instables dans la sphère des illusions (j'avoue l'avoir parcourue en diagonale celle-là, peut-être un problème de concentration cela dit). Mais les baisses de régimes sont compensées par la puissance de certaines autres histoires.
J'épingle tout d'abord Lumière des évènements, certainement la nouvelle que j'ai préférée dans tout le recueil. Dans celle-ci, nous découvrons un futur où la plupart des gens savent de quoi leur vie sera faite. Comment? Grâce à une découverte scientifique complexe, une communication d'un type étrange s'est établie avec le futur: le moi du futur transmet (via un journal écrit ou autre) sa vie au moi du passé. Celui-ci peut lire, dès son enfance, le récit des différents évènements qui jalonneront son existence, prenant bien sûr soin de les retranscrire lui-même pour pouvoir, dans le futur, les donner à son moi passé (ouch, j'en vois certains grimacer). Du coup, plus de surprises, plus de grandes catastrophes non plus. Mais diriez-vous à votre moi du passé une chose qui pourrait le traumatiser? Se pose dès lors la question de la nécessité de la vérité quand on ne peut rien faire pour changer les choses. J'ai beaucoup aimé cette petite réflexion qui, l'air de rien, est très perturbante.
Vient ensuite pour moi Eugène. Un couple sans réel revenu et sans possibilité de procréer gagne au Loto et décide d'avoir recours à l'insémination artificielle. Leur docteur leur propose alors de choisir certaines caractéristiques de l'enfant pour en faire un être « supérieur » (qui a dit Gattaca? J'ai vérifié, la nouvelle a été publiée en 1990... Source d'inspiration? Juste pour l'idée de base alors, le reste est vraiment différent). Ils hésitent, en se demandant s'il ne faut quand même pas laisser un peu sa chance à la nature... Le récit est plus classique ici, mais l'histoire m'a surtout séduite par sa chute, incongrue et amusante, tout en étant logique et intelligente.
Sans oublier la nouvelle qui donne son titre au recueil, Axiomatique donc, dans laquelle un homme qui a perdu sa femme suite à une attaque armée dans une banque décide de s'implanter un programme qui fera taire ses convictions concernant la peine de mort pour pouvoir se venger. Cet univers m'a très fortement rappelé celui d'Isolation, dans lequel les programmes téléchargeables directement dans le cerveau sont légions. J'ai d'ailleurs pu remarquer tout au long du recueil qu'Egan aime implanter certains récits dans des univers qui lui sont familiers, comme L'Enlèvement qui me semble avoir un thème commun avec La Cité des Permutants (il est grand temps que je le lise, celui-là). L'histoire pose en tout cas la question de la conscience, programmée ou pas, et de l'oubli. J'ai beaucoup aimé cette réflexion très « humaine ».
Pour finir avec Sœur de Sang, un récit plutôt convenu mais avec une belle dénonciation à la clé, qui m'a paru très efficace. Dans celui-ci, deux sœurs jumelles découvrent qu'elles sont atteintes toutes d'eux d'une maladie mortelle. La narratrice bénéficie d'un nouveau traitement et est contente d'apprendre que sa sœur, qui vit de l'autre côté de la terre, suit le même. Mais elle angoisse aussi car elle a peur, depuis toujours, que leur destin soit trop lié et qu'elles finissent par mourir en même temps. Quelle n'est pas sa surprise donc quand, alors qu'elle apprend qu'elle est guérie, elle découvre que sa sœur est morte de cette maladie. Elle va dès lors mener sa petite enquête... Comme dans beaucoup de ses nouvelles, Egan parle ici d'une dérive tout à fait plausible et aborde une question éthique qui est plutôt d'actualité je trouve.
Avec une mention spéciale pour la bizarrerie qu'est La Caresse, qui évoque (et même plus) un de mes peintres préférés, le belge Khnopff, à travers le tableau ci-dessus, qui donne son titre à la nouvelle. Dans celle-ci, un policier découvre une sphinge qui présente une ressemblance troublante avec l'être du tableau de Khnopff. Il essaie de trouver quel démoniaque savant a bien pu créer cette chimère... Jolie réflexion sur l'art et la science, sur les limites de ce qu'on peut faire quand on a les moyens de le faire.
En fait, les nouvelles qui m'ont le plus emportée sont situées dans la première partie du recueil. A partir du Coffre-fort, j'ai senti une baisse du niveau, qui n'a plus atteint celui ayant provoqué mon enchantement du départ. Et pourtant, au final, mon avis est plutôt positif. En effet, même là où les récits s'avèrent moyens, les idées de l'auteur, elles, restent incroyables, capables de susciter étonnement, réflexion et, surtout, vertige. Ce qui est plutôt rare, et donc précieux.
Un recueil tout ce qu'il y a de plus recommandable donc, mais qui risque de dérouter ceux qui ne sont pas habitués à la « hard SF ».
Lecture effectuée dans le cadre d'une lecture commune avec Anudar, Charmante Lova, Guillaume, Isleene, Ladyscar, Lelf et Val (y'avait du
monde!)
* * * *
LE MOMENT C.L.A.P.:
Lu pendant plusieurs projections de films faites à mes élèves (j'étais plus d'humeur bouquins), en parallèle avec un comics dont
je vous parlerai une fois que j'aurai terminé la série.
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