Les éditions de Minuit
Genre : entre fantastique et science-fiction
Pourquoi ce livre ? Parce que j'avais envie de tenter Robbe-Grillet depuis quelque temps et que ce titre-ci m'a tapé dans l’œil.
RESUME :
Le court récit que nous donne ici Robbe-Grillet va sans doute surprendre ceux qui le prétendent un auteur
“ difficile ”. On peut en effet sans aucune peine lire cette histoire “ d'amour et de science fiction ” (comme dit la petite Marie) en n'y voyant que la narration scrupuleuse
d'une aventure, étrange certes, mais bien enracinée dans notre Paris d'aujourd'hui, parfaitement reconnaissable.
Pourtant, derrière ce décor tout à fait quotidien derrière la façade lisse de cette écriture tranquille,
transparaît un des problèmes qui ont le plus remué les consciences du XXe siècle et tout le roman moderne : celui de la “ cohérence ” du réel, c'est-à-dire celui de la
continuité causale du temps, de la matière et de l'existence.
Entre les pavés disjoints d'une ruelle, dans les interstices trop larges, apparaît tout à coup un autre univers, qu'il est trop facile d'appeler “ rêve ” ou “ fantasmes ”. Que serait un amour qui se garderait, par prudence, d'y regarder ? En fait, la mise en abîme des fictions successives qui s'emboîtent retrace cette marche dangereuse au bord des abîmes, avec chutes vertigineuses et passages secrets, qui constituent notre vie.
Depuis Un régicide, son premier roman, Robbe-Grillet n'a cessé (bien souvent sous le masque pervers de l'objectivité ou de la blancheur) d'en explorer les détours imprévus, les impasses, les miroirs, les fascinations, les scintillements et les fantômes... Mais peut-être faut-il dire aussi que l'humour de l'auteur nous joue cependant, ici, d'autres tours...
MON AVIS :
Certains auteurs ont une telle réputation qu'il est difficile de passer outre et de tenter de vérifier les choses par soi-même. Alain Robbe-Grillet m'effrayait un peu, surtout parce que je ne savais pas du tout à quoi m'attendre de sa part. C'est donc assez précautionneusement que j'ai débuté cette lecture, pour me retrouver complètement prise par un récit qui s'est révélé étonnant à plus d'un titre.
Alain Robbe-Grillet a reçu en 1981 une commande d'une université américaine lui demandant d'écrire une court roman dont les difficultés grammaticales et de conjugaison évolueraient au fil des pages. C'est ainsi qu'il a pondu un récit écrit au présent dans ses premiers chapitres et dont les temps et la grammaire se complexifient en cours de route. Rien de folichon dans cette perspective me direz-vous. Ce serait oublier que derrière cette contrainte formelle se dresse une histoire qui, elle également, s'enrichit de chapitre en chapitre.
Simon Lecoeur se rend à un entretien pour un travail. Il y rencontre Jean (prononcez « Djinn »), une jeune américaine qui semble vouloir le recruter pour une organisation secrète. Alors qu'il est en route pour sa première mission, il croise le chemin d'un garçon qui s'évanouit. Il ne se doute pas qu'en l'aidant, il va se retrouver emporté dans une chaîne d'événements aussi déroutants et absurdes que bizarrement reliés entre eux.
Le roman (ou la nouvelle, cela dépend des critères) qu'Alain Robbe-Grillet nous offre ici est juste bluffant, contraintes techniques ou pas à la clé. D'une histoire d'amusante évoquant quelque peu certains films d'espionnage français des années 70 (avec la pointe d'humour qui ne va pas sans), on passe à un récit de plus en plus élaboré dont l'évolution surprenante donnerait presque l'impression d'être rentré dans un roman de Philip K. Dick. Tout y est : les doutes sur l'identité, les découvertes troublantes, le jeu sur la réalité et sur la perception, une mise en abyme assez surprenante, et plus encore.
C'est donc assez épatée par ce récit court mais diablement efficace que je suis sortie de Djinn, avec l'envie de découvrir le reste de l’œuvre de son auteur. Il est d'ailleurs amusant de constater la manière dont un écrivain de littérature « blanche » reconnu par la critique et l'« intelligentsia » peut nous offrir un parfait triture-méninge à cheval entre fantastique et science-fiction sans que personne ne s'en soit offusqué. La preuve que la SFFF peut plaire à tout le monde, et que ce ne sont que les préjugés qui en tiennent éloignés les lecteurs susceptibles de prendre plaisir à découvrir ce(s) genre(s)...
Au final, Djinn est un petit récit aussi convaincant qu'étonnant, une sacrément bonne surprise que je ne peux que vous recommander.
* * * **
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